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France

Noor

« Je veux dénoncer ce que j’ai vécu au Maroc et en France »

Je suis française d’origine marocaine. J’aimerais parler de la banalisation du harcèlement sexuel et des agressions sexuelles au Maroc, et du harcèlement que j’ai subi au travail, en France, en tant que jardinière dans une grande collectivité locale.

Je suis née au Maroc, mais je suis arrivée en France quand j’avais 6 mois. Je suis binationale.

Les sentiments que j’ai par rapport au Maroc sont très ambivalents. Jusqu’à l’adolescence, c’était le meilleur pays du monde, parce que quand on y allait on pouvait jouer partout, courir dans la rue, et que manger avec les mains n’était pas un signe d’impolitesse. Mais à partir de mes 12 ans, tout a changé. Je n’avais plus trop le droit de sortir sans être accompagnée de mes frères. Je ne comprenais pas, parce que pour moi, je n’étais pas encore une femme, mais j’ai vite vu que les problèmes commençaient. Certains hommes de ma famille, comme un oncle par alliance, ont commencé à se comporter différemment avec moi et à avoir des gestes déplacés. Pendant que nous nous promenions après un repas avec lui, ma cousine et moi, il nous tenait toutes les deux chacune par les épaules et avait glissé ses mains dans nos chemisiers, en nous parlant de la pilule contraceptive. Le soir même, nous étions allées le dire à nos mères, qui étaient ensemble. Et elles nous ont demandé de nous taire, de peur que le frère de mon père, qui était très intègre moralement, veuille se venger. Cet oncle par alliance a alors continué en toute impunité. Il rentrait sans dire un mot dans la salle de bain pour nous regarder lorsque nous étions sous la douche. On sentait sa présence, sans ne pouvoir dire un mot, et c’était très stressant.

Le pire c’est qu’en famille, je me devais de continuer à lui dire bonjour et plaisanter avec lui, parce que c’était comme ça, un point c’est tout. Bref, les vacances étaient devenues un enfer.

A 20 ans seulement, j’ai eu ma première vraie relation amoureuse, parce que j’étais, de fait, une véritable attardée avec les garçons. L’été qui a suivi, je suis allée au Maroc et j’en ai parlé à un cousin à Casablanca qui était mon confident. Il me racontait lui aussi toutes ses histoires d’amour. Pendant que je racontais mon histoire, je me suis aperçue que je n’arrivais plus à respirer. J’ai mis un moment à comprendre qu’il venait de me mettre un coup de poing. Il a commencé à me frapper et à me traiter de pute. A s’octroyer ce droit de me corriger parce que j’avais perdu ma virginité. C’était dans un parc public. Le gardien du parc est venu et lui a dit de finir son affaire ailleurs, parce qu’il ne voulait pas de problème. Mon cousin m’a ensuite menacé de dénoncer à ma famille le fait que que je n’étais plus vierge, pour qu’elle me tue. Et pour moi, c’était quelque chose d’assez inconcevable. Parce que comme je vivais en France, j’étais très loin de tout ça, et je n’aurais jamais imaginé que ce genre de choses puissent encore arriver. Si je lui avais confié ce secret, c’est parce que c’était quelqu’un qui écoutait du métal, que je pensais très ouvert sur plein de choses. Je n’aurais jamais pu penser qu’il aurait cette réaction.

Le soir même, nous sommes rentrés pour diner tous ensemble, en famille. Il ne me lâchait pas du regard pendant tout le repas, faisant mine de vouloir me dénoncer. J’étais pétrifiée. A la fin du repas, il m’a retrouvée sur la terrasse. Nous étions seuls. Il a essayé de m’embrasser, je le repoussais. Je lui ai expliqué que ce n’était pas parce que je n’étais plus vierge qu’il devait se permettre ces choses-là. J’ai même essayé de jouer la carte musulmane, en lui expliquant que dans l’islam, c’était un péché, mais il ne voulait rien entendre. Puis il a recommencé, j’ai essayé de me débattre, puis au bout d’un moment je ne bougeais plus et… je n’ai plus de souvenir en fait. Je sais qu’il m’a violée, que les larmes coulaient sur mes joues et que le ciel était plein d’étoiles. Je ne me rappelle plus vraiment de ce que j’ai vécu, mais je me souviens qu’il s’était ensuite comporté comme si j’avais été consentante, en me disant que j’étais belle comme une princesse. Le soir, je dormais dans la même pièce que sa mère et sa sœur. Il est venu me rejoindre dans la nuit pour dormir à côté de moi, alors qu’elles étaient là, et le matin il est parti sans un mot.

Le matin, sa mère est venue me voir pour me dire qu’elle aimerait que j’épouse son fils. Je ne sais pas si c’était parce qu’elle savait, mais elle a prétexté que c’était pour qu’il fasse ses études en France. Je n’ai pas répondu, et je suis partie. Pendant plus d’un an, je suis restée dans le déni. Je n’ai pas porté plainte car au Maroc, je sais que c’est inutile. Pour que la justice me propose d’épouser mon violeur, non merci ! Et quand j’ai essayé de raconter cela à ma mère, elle en a parlé à sa sœur et ça m’est retombé dessus. On me demande de pardonner à ces monstres au nom de la paix de la famille. J’ai fait une lourde dépression pendant plusieurs années. Je n’osais plus parler ni affronter tout le monde et je me suis isolée. Je ne suis pas retournée au Maroc, sauf en 2011. Mais j’étais très attristée de voir que la situation des femmes avait beaucoup changé. Pour moi, c’est lié au contexte international. Les gens retournent à des traditions qui sont biaisées. C’est une façon de se protéger en fait, par rapport à un monde qui leur semble hostile, qui les critique sur leur foi et sur ce qu’ils sont. Par exemple, je n’ai rien contre le port du voile et je pense qu’une femme libre a le droit de le porter si elle en a envie. Mais au Maroc, alors qu’avant on dissuadait plutôt mes copines de le porter, en parlant de régression, c’est devenu une obligation aujourd’hui de le porter dans certains quartiers si on ne veut pas se faire agresser. A Kenitra, dans le quartier où je jouais enfant, ma tante m’a prévenue. Certains hommes mettent des coups de cutter sur les jambes des filles qui osent porter des jupes….

En France, le machisme est moins visible, mais beaucoup plus hypocrite et vicieux, car souvent difficile à prouver. Je pense que le sexisme est aussi grave en France qu’au Maroc. Je suis jardinière paysagiste.

D’abord en stage, où je subissais des réflexions sexistes et racistes de la part de mon maître de stage, du type : « la femme arabe a besoin d’être libérée, laisse-moi t’aider ». Les équipes sont composées de beaucoup d’hommes qui ont des propos misogynes ou racistes, et qui nous demandaient parfois nos préférences sexuelles devant tout le monde. Dans certains locaux, il y a des affiches de moto, mais aussi des affiches pornos avec des femmes nues partout.

Après 3 semaines d’humiliations devant toute mon équipe, j’ai porté plainte. Cette ordure a été sanctionnée, avec obligation de quitter le service et interdiction de s’occuper des stagiaires. Mais j’ai été harcelée à nouveau par des hommes de l’équipe dans d’autres secteurs de la ville. La direction ne m’a pas soutenue. Je me suis mise en arrêt maladie pendant un an. Quand j’ai repris le travail, j’ai appris qu’une de mes collègues avait été agressée sexuellement pendant son service par un cultivateur. Elle a porté plainte à la police, mais la mairie bloque apparemment le dossier. Son équipe ne la soutient pas, et certains ou certaines affirment « qu’elle l’a bien cherché », puisqu’elle prenait de temps en temps l’apéro avec les bucherons… Et je tiens à préciser qu’il n’y a pas un seul musulman ni un seul Maghrébin parmi tous ces hommes et femmes qui ferment les yeux. Elle est donc victime d’une réputation qu’on lui a faite, victime d’avoir cru qu’elle était libre en 2012 et qu’elle pouvait agir comme les hommes agissent. Et aujourd’hui, ils ont gagné puisqu’elle va partir… et moi aussi. Je dirais qu’en France, même s’il y a des lois, tout est fait pour pas que nous ne puissions pas aller au bout. Et puisque la loi ne peut pas garantir la protection et l’anonymat de la personne qui témoigne, c’est souvent la peur et la loi du silence qui gagnent.

Je n’ai plus la force de me battre au quotidien mais j’espère toujours aujourd’hui que justice soit faite.

Aujourd’hui je me reconstruis peu à peu. Et participer à ce projet, c’est une façon de dénoncer tout ça.