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France

Alice

« Qui de l’homme ou de la femme jouera le mieux son rôle ? »

Comme beaucoup de femmes, le sexisme quotidien dans le milieu professionnel m’épuise.

Quand j’étais plus jeune, je n’étais pas journaliste. Je faisais du théâtre… et de l’intérim. J’étais donc dans une situation précaire et je ne pouvais pas me permettre de refuser un boulot. On retient ma candidature dans une boite pour une mission de deux à trois mois. C’était une marque de lingerie. Le responsable des ressources humaines me reçoit dans son bureau. Ça commence par tout ce qu’il y a de plus banal. Je me présente et on parle de mon parcours professionnel. L’entretien se passe plutôt bien. Mais il finit par me dire : « Vous avez 30 ans, d’accord… mais je vois que vous… vous… enfin… vous n’êtes pas mariée ? » Parce que moi, justement, je ne mets jamais Madame ou Mademoiselle sur mon CV. Peut-être qu’il avait vu que je n’avais pas d’alliance. Je le regarde, assez étonnée, et je confirme que je ne suis pas mariée. Et là, il continue en me disant : « Peut-être que vous allez vous marier bientôt alors ?… ou faire des enfants ? » Je lui demande pourquoi il me pose ce genre de questions. « Non, non, c’est juste… voilà, comme ça… pour savoir… » Et ce n’était pas la première fois que ça m’arrivait, ça devait être au moins la troisième. Tu te dis que l’entretien se passe bien, que tout roule et que tu vas sortir de la galère, et là on t’assomme avec une question. Le coup de poignard dans le dos, au moment où tu baisses la garde, qui te ramène à un problème qui n’en est pas un : ta condition de femme.

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J’ai constaté qu’ils s’étaient même mis à faire des Kinder pour filles et pour garçons… Parfois, plus on avance, et plus j’ai l’impression qu’on régresse.

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Là, j’ai explosé : « Mais comment osez-vous me poser ce genre de questions ? Si je suis mariée, si je compte me marier ou avoir des enfants bientôt. Vous pensez que je prévois de vous planter pour prendre un congé maternité ? » Et j’aurais même voulu ajouter : « Et vous, avez-vous des enfants monsieur ? Comment gérez-vous ? Qui va les chercher à l’école ? » Histoire de lui demander aussi des choses personnelles sur sa vie… Mais je ne l’ai pas fait. On est là pour travailler, il n’a pas à me demander comment je gère, comme s’il était mon père… et mon père ne me pose pas ce genre de questions d’ailleurs… Ce jour-là, je n’ai pas décroché ma mission d’intérim bien évidemment… ! (rires)

Depuis, je suis journaliste et je travaille dans l’audiovisuel. Et mes collègues hommes se permettent beaucoup trop de choses. Il ne faut pas croire que le machisme est réservé aux hommes qui n’ont pas fait beaucoup fait d’études, à l’intérim ou aux ouvriers… c’est faux, c’est du même acabit.

Quand je rentre de tournage par exemple, le seul truc qui les intéresse c’est de commenter les nanas à l’écran, en balançant des trucs du type : « Oh bah elle n’est pas superbe, dis donc, la fournée de 2016… Regarde comment elle est foutue celle-là… » Et moi je leur dis : « Comment osez-vous parler comme ça ? Vous n’êtes que des chameaux, les gars ! Vous parlez mais vous-mêmes, là, vous ne vous regardez pas ! Vous croyez vraiment qu’on a toutes envie de vous ? » Et quand tu leur dis ça, les gars, ils ne comprennent pas pourquoi tu t’énerves. Ils sont outrés ! (rires) « Mais pourquoi tu me parles comme ça ma cocotte ? » Et si toi tu commentes le physique de certains interviewés exprès, pour les provoquer, ils vont s’énerver en te disant que tu es futile, presque avec une pointe de jalousie. Ils ne se rendent même pas compte que ramener la femme en permanence à son physique, ça la rabaisse, comme si on n’était rien. Devant moi, ils ne se gênent pas non plus pour faire du casting à l’embauche. « Alors les stagiaires… elle, elle est moche, on oublie. Elle par contre, avec son petit cul, on la garde ». Et ça me rend dingue… d’autant plus qu’ils savaient pertinemment que je n’aimais pas ce genre de propos. Ces comportements réduisent aussi l’homme à un animal, à quelqu’un qui ne fait que réagir, et non pas réfléchir.

Mais ce qui me chagrine le plus, c’est le schéma dans lequel on est nous, femmes, aussi. Certaines subissent, mais d’autres femmes jouent sciemment ce jeu. Puisque cette société ne marche qu’avec les fesses (rires), beaucoup de femmes savent qu’il va falloir tout miser sur le physique et sur cette vision de la femme-objet. Même moi, quand je suis épuisée de ne pas être entendue, je me surprends à prendre une voix mielleuse. Et ça, c’est malheureux, parce que si toi tu décides de ne pas rentrer dans le jeu des décolletés plongeants, le poste peut vite te passer sous le nez.

Et ce qui me choque beaucoup moi, c’est qu’en France beaucoup pensent que le machisme, ça vient des pays africains ou du Moyen-Orient. Ils disent, comme pour se rassurer : « Ah ouais eux, au niveau des droits des femmes, ils ne sont pas terribles dis donc… » Mais je vois agir mes collègues au quotidien, ce n’est pas mieux. Quand je vois des femmes ministres se faire siffler ou appeler « cocotte » dans l’hémicycle, je me dis qu’on est encore assez loin d’avoir une femme présidente comme au Liberia, même si les conditions des femmes sont difficiles en Afrique. En France on clame cette fameuse liberté, mais il y a encore vraiment du boulot.

Même les Kinder surprise ! Alors qu’avant on avait tous le même petit œuf jaune et son robot ou sa voiture à l’intérieur, j’ai constaté qu’ils s’étaient même mis à faire des Kinder pour filles et pour garçons… Parfois, plus on avance, et plus j’ai l’impression qu’on régresse.

Il faut arrêter de perpétuer ce système en prenant les choses en main, sans attendre des autres qu’ils le fassent à notre place. J’ai horreur des discours fatalistes. Oui, je constate que les choses sont faites de cette façon, mais je ne pense justement pas qu’elles doivent rester comme ça. C’est seulement par notre comportement que les choses pourront évoluer et que le regard sera différent.