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France

Fary

« Dans les cités, ma génération ne menait pas les mêmes combats »

Il y a 15 ans, j’étais adolescente.

J’ai grandi dans un quartier où les filles et les garçons ne se mélangeaient absolument pas. C’était « Salam, Salam » en se serrant la main, surtout « aux grands ». Pas de contact, mis à part à l’école. À l’école primaire, on était tous ensemble, mais arrivés au collège, les filles étaient d’un côté et les garçons de l’autre.

On traînait en bandes de filles, on parlait fort et on rigolait fort. A cette époque, on faisait tout pour se faire remarquer et pour se faire entendre… On faisait des activités avec la MJ, on partait en séjour, on faisait des chantiers loisirs, du hip-hop, du chant, du break. Puis on a commencé à traîner avec les garçons mais pour eux, on était des potes, habillées en jogging et basket, avec un langage de bonhomme. Il n’y avait rien de féminin dans nos attitudes, dans nos mots ou dans nos habitudes. Au fur et à mesure des voyages, des projets et des gens qu’on a rencontrés, on se rendait compte que si on voulait, on pouvait être encore plus libres que ce qu’on était déjà. Mais pour avoir la liberté, il fallait se battre. Non pas contre nos parents, parce qu’ils étaient toujours d’accord pour qu’on sorte, pour qu’on mange ensemble le midi ou le soir, pour qu’on aille où on veut. Le seul problème c’était les garçons, les fameux « grands frères… »

En gros, pas de grand frère chez moi, mais des grands frères quand même. Ah les grands frères… Ils arrivaient à nous mettre un coup de pression très rapidement : « Où allez-vous ? Pour faire quoi ? Avec qui ? Et il y aura des garçons ? » Plein de questions que même nos parents ne nous posaient pas ! Ils venaient nous chercher, nous espionnaient, tout ça pour avoir un contrôle sur nos « réputations ». Et si une fille avait une réputation de « p**e », il ne fallait surtout pas l’approcher, au risque d’être cataloguée de la même façon. Alors que c’est souvent eux qui se chargeaient de créer ces réputations, au gré de leurs râteaux… Tous les dimanches, il y avait de grands matchs de foot sur le terrain synthétique avec 20 à 50 garçons de tous les quartiers. C’était une tradition. On ne s’approchait pas du terrain, de peur de se faire houspiller, ou même dégager complètement en entendant le sempiternel refrain : « vous faite quoi ici ? vous venez mater les mecs, vous voulez finir p**e ou quoi ? »

Jusqu’au jour où on en a eu marre de ne pas pouvoir faire ce que l’on voulait, de se faire juger parce qu’on avait grandi, qu’on avait envie de changer et de se féminiser… On voulait être LIBRES ! Libres de nos choix et d’aller où on veut, même au café ! Marre de la pression des grands frères, de recevoir des ordres et d’arranger leurs bêtises avec les autres filles.

C’est l’ensemble de ces éléments qui a précipité notre action collective.

Avec l’aide de l’animateur de quartier de l’époque, on s’est demandé comment on pouvait faire pour récupérer la place qu’on leur avait finalement laissés. La place qu’on avait jamais voulu prendre par peur d’une mauvaise réputation, la place des jeunes filles que nous commencions à devenir ! Il fallait frapper fort et rapidement. Nous avons alors décidé d’organiser un tournoi de foot exclusivement féminin. Plus d’une centaine de filles s’étaient mobilisées sur le terrain, leur terrain, le fameux synthétique ! Nous avions obtenu ce que nous voulions : prouver que nous pouvions avoir une place sur leur terrain, une place sans leur aide dans le quartier et que nous pouvions aussi jouer comme eux. Des filles normales en somme, des filles simples qui veulent vivre une vie LIBREMENT !

Après ce tournoi, les choses ont radicalement changé. Notre action nous a permis d’obtenir ce respect et cette liberté. Mais la véritable la clé de la liberté, c’était le bac ! Une fois obtenu, on a vraiment pu se libérer de tout ça et partir loin du cocon familial pour vivre nos propres expériences.

Aujourd’hui, je suis devenue animatrice de quartier moi aussi. Et quand je compare mon époque avec aujourd’hui, en 2016, je constate que les problèmes dans les quartiers populaires ne sont pas les mêmes que ceux que nous avons vécu. Aujourd’hui les jeunes filles sont plus ou moins libres de faire ce qu’elles veulent, de traîner avec qui elles veulent, de dormir les unes chez les autres, de devenir qui elles veulent, et j’ai l’impression qu’elles ne réalisent pas la chance qu’elles ont. Il y a certes toujours des combats mais ce ne sont pas les mêmes…

Beaucoup de jeunes filles se battent pour leur image à coup de « J’aime » sur Facebook ou de selfies. C’est la course au « like », la vie privée est devenue publique, et on discute par message instantané, par émoticônes ou par hashtags, d’un bout à l’autre de la salle parfois, au lieu de discuter en face à face. En somme, les combats menés sur la toile ont plus d’impact que les combats menés dans la rue…

Nous, on se battait pour nos droits, alors qu’aujourd’hui j’ai le sentiment que l’image a pris le pas sur tout le reste, comme la conscience de soi, de ce que l’on fait ou de ce que l’on dit…