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Maroc

Majid

« Ma mère refuse que je cuisine pour elle »

Mon souvenir le plus lointain en matière de sexisme, c’est la différence qu’il y avait à la maison. On était neuf frères et sœurs, trois filles et six garçons. Et déjà petit, je me rappelle que je trouvais ça fou que ce soit à nos sœurs de nous amener à boire quand on avait soif ou d’aller nous chercher à manger, tout comme ma mère d’ailleurs.

Je sais aujourd’hui que la situation de ma mère a été un déclencheur dans mon combat pour l’égalité. Parce que ma mère reproduisait ces injustices entre les deux sexes.

Ma mère, elle a eu une vie très difficile. Elle était fille unique et a perdu sa mère à la naissance. Elle a ensuite grandi avec cinq ou six belles-mères tout au long de sa vie. Puis, son premier enfant, elle l’a eu à 13 ans avec un vieux de 75 piges. Son premier mari n’était pas mon père. Donc ça a marqué mon histoire. Elle a eu son deuxième enfant avec lui à l’âge de quatorze ans. Elle était juste mariée religieusement avec cet homme. Un jour elle a eu un coup de foudre pour mon père, qui l’a un peu « enlevée » finalement. De cette histoire sont nés ses autres enfants.

Mon père est parti en France dans les années 70, quand il y avait du boulot pour les Marocains… Et pendant trois ans, elle a quand même élevé cinq enfants seule, sans que mon père n’envoie vraiment beaucoup d’argent. Dans mes souvenirs, je me rappelle qu’elle a toujours été forte. La famille aidait, mais elle essayait toujours de se débrouiller autrement, par fierté. Elle bossait sans relâche et gardait le sourire, même si ces moments devaient être vraiment difficiles pour elle. Elle faisait le ménage dans une maternité la nuit au Maroc, et ensuite elle s’est battue pour qu’on puisse partir rejoindre mon père. En France, elle a dévoué sa vie au foyer familial et à nous, jusqu’à la mort de mon père.

Mais quand elle s’est retrouvée seule, elle s’est aperçue qu’elle savait à peine parler français, qu’elle aurait voulu avoir le permis de conduire et qu’elle aurait dû aller aux cours d’alphabétisation pour être autonome.

Et quand elle me parle de ça, je me dis souvent que c’est le prix de ce sacrifice qu’elle a fait pour nous. Ça m’a donné l’envie de me battre pour le droit des femmes, et l’égalité de tous.

Je crois que c’est un peu comme une forme de revanche sur la vie pour ma mère. Je lui dis souvent qu’elle n’a pas sacrifié sa vie pour rien, et que grâce à elle, un de ses enfants a les moyens de se battre pour ça, pour que les femmes ne sacrifient plus leur vie entière au foyer.

Elle est fière, même si elle n’a pas toujours conscience des choses qu’elle continue de reproduire. Ma mère, elle peut être vraiment le pire des machos parfois ! Un homme, c’est un homme, et ça doit faire ça. Et une femme, c’est une femme, point.

Encore aujourd’hui, si je fais la cuisine, elle n’aime pas. « Parce qu’un homme n’a pas sa place dans la cuisine. » Mais je le fais quand même. Il n’est pas question non plus que je débarrasse la table. Elle me dit : «  je peux le faire, laisse, arrête… », un peu comme si je lui piquais son rôle, son rôle de mère nourricière, et qu’elle ne savait plus trop quoi faire à cause de moi . Pourtant on est très proches, et je suis l’enfant sur lequel elle se repose le plus, qui lui porte de l’attention et qui la soutient financièrement. J’essaie de lui faire comprendre qu’elle ne doit pas avoir honte du fait que j’aime cuisiner, et qu’elle devrait en être fière. C’est justement parce qu’elle m’a appris plein de choses dans la vie que je sais plutôt bien cuisiner, tout seul, comme un grand.

Dernièrement, j’ai fait un repas et elle a enfin accepté de manger un peu ce que j’avais préparé. Parce qu’habituellement, elle refuse toujours de manger ce que je cuisine, ou ce que préparent les mecs en général. Dans son esprit, ce qu’un mec prépare, c’est forcément peu ragoutant, ça ne peut pas être « bnin » (bon, délicieux en arabe).

Là, elle a mangé, et elle a aimé. Je pense que sa réflexion à changé au fur et à mesure du temps. Je sais que ce que je fais au Maroc sur l’égalité hommes-femmes l’a beaucoup touchée, même si elle reste encore machiste à plein d’égards.