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Maroc

Rachid

« Le machisme de mon père a empoisonné toute ma famille »

Mon Macho Mouchkil, c’est mon père ! C’est le machisme personnifié.

Je suis né dans le sud, vers Zagora, dans un petit village en périphérie de la ville. On était une famille nombreuse. Il y avait mes parents, mes tantes paternelles, mes grands-parents paternels, et mes frères et sœurs. Mon père était tout le temps en voyage, à Rabat, Casa, Tanger ou dans d’autres villes du nord, parce qu’il n’y avait pas beaucoup de travail à Zagora. Du coup, je ne le connaissais pas vraiment. Comme le veut la tradition dans le sud, tout le monde l’appelait Babak (papa) parce que c’est l’ainé de ses frères et sœurs. Moi aussi je l’appelais comme ça, mais parce que je pensais que c’était son prénom. Et quand il revenait pour les fêtes religieuses, je ne me sentais pas à l’aise, c’était un étranger pour moi. Parfois il voulait que je vienne l’embrasser, il me donnait de l’argent exprès pour que je vienne, et quand je venais, j’étais crispé et très mal à l’aise.

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Il me faisait des remarques sur ma façon de marcher, sur ma manière de parler, ou sur ma manière de manger : « je ne comprends pas, tu es un homme ou une femme ? Comporte-toi comme un homme ! »

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Puis en 1998, on a déménagé en ville, à Khemisset, plus proche des grandes villes. J’avais 8 ans. C’est quand il était quasiment tout le temps à la maison que les problèmes ont commencé. Il me faisait des remarques sur ma façon de marcher, sur ma manière de parler, ou sur ma manière de manger… Je ne mangeais pas comme un homme. Manger comme un homme, je ne saurais même pas te dire ce que ça veut dire. Mais pour lui, c’est manger avec les cinq doigts, donc être vraiment macho, vulgaire et cruel dans sa manière de manger ! Et moi, j’étais très artistique, il y avait le petit doigt levé et les autres doigts comme ça… Alors, il me frappait tout le temps en me disant : « je ne comprends pas, tu es un homme ou une femme ? Comporte-toi comme un homme ! C’est parce que tu es tout le temps avec ta mère, c’est elle qui est à l’origine de ça ! » La mère est toujours désignée comme coupable. Je n’étais pas la seule victime de mon père. Tout le monde le subissait, mes frères et sœurs, et surtout ma mère, dont je suis très proche. Je me rappelle, j’avais 3 ans… c’est un exemple parmi tant d’autres… On était toujours à Zagora. Pendant la nuit, j’entendais des cris et des coups de poing. Le matin, tout en sachant ce qu’il s’était passé la nuit… je m’en souviens comme si c’était hier… Je lui demande, avec toutes ces cicatrices sur son visage, tout en sachant la réponse : « qu’est-ce que tu as sur ton visage ? » Et elle me regarde, tout en sachant elle aussi que je savais l’origine de ses cicatrices, et me dit : « je me suis pris la porte. Il n’y a rien, ne t’inquiète pas. » Je me rappelle avoir pleuré, parce qu’elle avait menti et décidé de cacher ça.

Mes tantes sont aussi victimes de mon père. Il leur interdisait même de sortir de la maison pour des tâches destinées aux femmes, prétextant qu’elles pouvaient avoir des relations avec des hommes… Alors qu’à Zagora pourtant, quand les femmes sortent, les hommes disparaissent et inversement. Hommes et femmes s’évitent. Et puis pour mes sœurs aussi, pendant l’adolescence, il leur a imposé de mettre le voile, d’arrêter de sortir et de porter des jupes courtes. Et je sentais que les filles voulaient encore sortir avec les cheveux découverts, porter ce qu’elles voulaient, et juste profiter de leur jeunesse. Tout le monde avait peur de mon père, c’était le monstre dans la maison, personne ne pouvait le contredire. J’ai beaucoup de tristesse pour mes sœurs. Elles ont 30 et 33 ans aujourd’hui. Elles n’ont jamais eu de relations sexuelles et ne sont pas mariées. Je me demande comment elles peuvent continuer à vivre, sans avoir jamais eu un rapport avec quelqu’un. J’ai perdu la capacité de pleurer aujourd’hui, mais avant quand je racontais ça, je pleurais immédiatement. Aujourd’hui, c’est triste à dire, mais c’est trop tard. Le temps a fait son œuvre et elles sont de plus en plus religieuses, enfermées à la maison, avec les versets du Coran qui tournent en boucle à la maison, à la télé ou sur l’ordinateur.

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Tout le monde avait peur de mon père, c’était le monstre dans la maison, personne ne pouvait le contredire.

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Elles n’ont pas été à l’école. Parce que dans le sud, peu de filles allaient à l’école, surtout dans les années 80 et 90. Dans ma classe, il n’y avait que 5 filles, et dans celle de mon grand frère, elles étaient seulement 3. Et pour celles qui ont eu la chance d’aller à l’école, elles ont arrêté au niveau de la sixième année du primaire. Elles ne vont pas au collège parce qu’il n’est pas au village. Et pas question que les filles aillent était en centre-ville à Zagora.

Il sent que je ne l’aime pas, il le sait mais il n’a jamais osé en parler avec moi. Je l’ai dit à ma mère clairement, elle le sait. Je ne vis plus avec eux, je vis à Rabat aujourd’hui, mais je reviens pour les fêtes, pour ma mère. Surtout depuis 2013, où mon père avait chassé ma mère de la maison après une énième dispute. Ce jour-là, j’ai tout expliqué à ma mère : « s’il te chasse de la maison, il y a moi, il y a tes enfants ! Il n’y a pas que lui dans le monde. Si tu as envie de divorcer, demande-le ! Et puis, on ira ensemble à Rabat, habiter tranquille, sans lui. Tu peux vivre sans lui. » Mais le problème avec ma mère, c’est qu’elle me dit toujours : « ne dis pas ça. Quoi qu’il en soit, il reste ton père. Il faut que tu le respectes ».

Mais je ne la juge pas quand elle dit ça, parce qu’elle est aussi le produit de toutes les traditions et des constructions sociales qui lui ont été imposées, comme aux autres femmes.

Il y a pas moyen de convaincre mon père de toute façon. J’ai compris et je suis parti étudier et habiter seul en ville depuis des années, faire ma vie comme je l’entends.  Il me lâche maintenant que je lui envoie régulièrement de l’argent. J’achète son silence en quelque sorte… ! (rires) Mais le jour où il essaiera de me forcer à me marier avec cette cousine qu’il a choisi quand j’avais 7 ans, je leur balancerai tout à la figure : non, je ne vais pas me marier avec elle, et je suis homosexuel.