Description du projet

Clarksdale, Mississippi

Pour que vive le blues

Publié dans Paris Match
écrit avec Paul Blondé

C’est ici qu’est né le blues. Ici, à Clarksdale, dans cette petite ville au milieu des plaines désolées du Nord du Mississippi où pousse toujours le coton, qu’une large partie de la musique occidentale actuelle puise ces racines.

Pourtant, ce qui frappe quand on arrive à Clarksdale c’est le silence. Seules quelques notes de blues jouées à la perfection, parfois accompagnées par le chant des oiseaux et le sifflement des vieux trains de marchandises, traversent les rues sombres et désertes de cette petite ville pauvre et endormie de la région du Delta.

Les habitants de la capitale du comté de Cohaoma auraient, selon la légende, vu passer le diable. C’est aux Crossroads, un carrefour de Clarksdale, que Tommy Johnson (ou Robert Johnson, selon les versions, tous deux étant des pionniers des blues) aurait, vers la fin des années 20, vendu son âme au Malin et reçu en échange son talent à la guitare.

 

 

 

John Lee Hooker, B.B. King et Bob Dylan

Parmi les maisons en briques, les quelques propriétaires des petites bicoques en bois, qui se balancent nonchalamment sur leur rocking-chair, ont en tout cas vu passer bon nombre des géants du blues : les légendaires John Lee Hooker, Willie Brown, Sam Cooke (auteur de Wonderful World, reprise par Louis Armstrong) y sont nés, tout comme Earl Hooker, Eddy Boyd, Eddie James « Son » House, entre autres. Ainsi qu’Ike Turner, ex-mari et partenaire de scène de Tina Turner, quelques décennies plus tard. Robert Johnson, Muddy Waters, W.C. Handy y ont quant à eux vécu. Sonny Boy Williamson et tous les plus grands, y compris le monument B.B. King, y ont longtemps joué, voire séjourné.
Le panneau indiquant le fameux Crossroads se trouve toujours sur la Highway 61, surnommée la « Blues Highway », la route mythique vers Memphis, maintes fois chantée par le blues et célébrée par Bob Dylan dans son album Highway 61 Revisited. Mais il est aujourd’hui entouré de fast-foods et de garages automobiles. S’en tenir à ce lieu symbolique, quelque peu éprouvé par les années de crise qui ont touché toute la région, sans faire le détour par « downtown », serait une fausse note. « Les touristes viennent souvent à Clarksdale en pensant s’arrêter pour une demi-journée, et finissent par rester trois jours », s’amuse le maire Bill Luckett. Le mythe lui-même est en effet partout dans l’air de la ville : au coin de chaque ruelle, au détour de chaque conversation, ou au Red’s, le rade minimaliste qui n’a pas bougé depuis les années 60.

Cueilleurs de coton

A l’intérieur, ce soir-là, dans l’atmosphère sombre mais chaleureuse, à peine éclairée par des néons rouges, ce sont la voix et la guitare de Bill « Howl-N-Madd » Perry qui transportent aux grandes heures du blues les quelques touristes et habitants assis à deux mètres de lui. Ici, pas de queue interminable, les bières se boivent à la bouteille, les pieds tapent le sol au rythme de la basse, le public est assis sur des tabourets déglingués alignés au pied du comptoir, et c’est Madame Perry qui vend les tickets et encaisse les modestes recettes de la soirée.
A 68 ans, « Hown-N-Madd », grand Noir charismatique à la barbe poivre et sel, incarne ce qu’il y a de si spécial à Clarksdale. Comme il ne manque pas de le rappeler, son nom est inscrit au Delta Blues Museum de Clarksdale et sur trois « blues markers », ces panneaux disséminés depuis peu dans toute la région qui rendent hommage aux grands noms de la musique. Bill Howl-N-Madd a en effet eu le privilège de partager la scène avec des figures emblématiques comme T-Bone Walker, Little Milton, Johnnie Taylor, Little Richard, les Moonglows, dont fit partie Marvin Gaye, ou Freddie King, l’un des trois « Kings » du blues avec B.B. King et Albert King.

L’esclavage officiellement interdit en… 2013

Ce qui ne l’empêche pas de se raconter avec simplicité entre deux morceaux devant le Red’s, cigarette à la main. « Mon père était un cueilleur de coton, comme mon grand-père avant lui, comme mon arrière-grand-père avant lui, comme mon arrière-arrière-grand-père avant lui. » Comme celles de tous les Etats du Sud, la société et l’économie du Mississippi au XIXe siècle étaient basées sur l’esclavage, qui n’a d’ailleurs été officiellement interdit qu’en… 2013 ! En 143 ans, l’Etat, actuellement le plus pauvre des 50 qui composent l’Union, n’avait jamais ratifié administrativement la décision abolitionniste de 1870 du Congrès de Washington. Les Etats confédérés sudistes esclavagistes venaient alors de perdre la Guerre de Sécession. Dans le Mississippi, l’esclavage avait ensuite disparu, mais seulement pour être remplacé par l’une des politiques de ségrégation raciale les plus strictes du « South ». Les Noirs, auparavant esclaves dans les plantations de coton, étaient alors devenus des travailleurs pauvres et exploités, dans les mêmes plantations. C’est dans ce contexte social et racial qu’est né le blues, au début du XXe siècle.
La voix rocailleuse de Howl-N-Madd, qui entrecoupe son histoire de tonitruants éclats de rire, colle parfaitement avec l’ambiance hors du temps du Red’s. « Moi, j’ai choisi la guitare, poursuit-il. Je suis bluesman depuis 55 ans. 55 ans de fun comme ce soir ! J’ai commencé à jouer ici, à Clarksdale, à la fin des années 60 », lâche-t-il avec une petite pointe de nostalgie. « Les habitants sortaient beaucoup s’amuser, plus qu’aujourd’hui… C’était génial ! La grande différence, c’est qu’à l’époque, aux concerts de blues, le public était noir. Aujourd’hui, il est majoritairement blanc.  Mais la ‘vibe’ du blues est toujours là, et c’est ce qui compte ! » (rires).

Keith Albrecht, 63 ans, propriétaire du magasin de souvenirs Delta Keepsakes, se souvient lui aussi d’une enfance dans une ville plus animée, qu’il raconte avec un accent du Sud bien trempé aussi, mais différent. « Quand j’étais gamin, on venait ‘downtown’ à vélo et on passait d’un magasin à l’autre, on allait au Walgreen’s se servir à la fontaine de soda, il y avait des restaurants un peu partout. On s’amusait bien. »
Si le temps qui passe a donné aux souvenirs de Bill Howl-N-Madd Perry et Keith Albrecht une patine emprunte de nostalgie, le bluesman noir et le vendeur blanc de CD et d’affiches de blues ont aussi été lors de leur jeunesse les témoins d’une autre histoire. Celle de la ségrégation.

« N-Word »

« Quand j’étais gamin, raconte Howl-N-Madd, je suis rentré dans un bar et je me suis assis au comptoir. Un mec m’a interpellé par le ’N-Word’ [le mot « nigger », aujourd’hui abrévié car porteur d’une connotation très raciste]. C’était au milieu des années 50. Aujourd’hui, à l’endroit où ça s’est passé, mon véritable nom est inscrit à jamais sur un ‘blues marker’. C’est dingue comme la vie peut être ironique », lance-t-il dans un nouvel éclat de rire.
Keith Albrecht, lui, se rappelle d‘un restaurant qui s’appelait City Café. « J’y suis allé plusieurs fois ‘dans les sixties’. Blancs et Noirs étaient séparés par un muret. Moi, mon père venait de New York, il ne croyait pas aux préjugés, et il m’a transmis ça. J’ai eu quelques soucis, on me disait : ‘ qu’est-ce que tu fais ? Tu vas du mauvais côté !’. Mais je me suis toujours fichu de la couleur de peau.»

Car si l’histoire de Clarksdale s’est écrite sur un air de blues, c’est aussi parce que cette musique et cette ville occupent une grande place dans une partition beaucoup plus vaste et tragique, celle de la ségrégation.

Avec sa grande gare située sur l’Illinois Central Railroad, la ligne ferroviaire vers Chicago, Clarksdale a été le point de passage de nombreux Noirs en route pour le Nord-Est lors de la « Great Migration », au milieu du XXe siècle. Un chemin d’ailleurs également emprunté un peu plus tard, au début des « seventies », par Bill « Howl-N-Madd », avant son retour à Clarksdale.

De plus, c’est à la Hopson Plantation, à la sortie de la ville, que fut inventée en 1946 la première machine à ramasser le coton. Une nouveauté qui, associée à l’effondrement des cours de la précieuse fleur, priva de nombreux Noirs des seuls emplois que la ségrégation leur réservait et provoqua ce mouvement de population, le plus massif de l’histoire américaine, vers les villes industrialisées et non ségréguées du Nord-Est et de l’Ouest. « En 1950, explique le maire Bill Luckett, colosse blanc aux commandes de la ville depuis quatre ans, il fallait 300 personnes pour travailler dans les champs. Aujourd’hui, il n’en faut plus que trois. »

L’appel de Luther King

Les habitants de Clarksdale qui ne sont pas partis restent connus dans tout le pays pour avoir constitué l’un des principaux foyer d’activisme en faveur de l’obtention des droits civiques, face à une police locale aujourd’hui considérée par l’histoire comme l’une des plus zélées quant aux lois ségrégationnistes.

C’est d’ailleurs tout sauf un hasard si, le 29 mai 1958, Clarksdale a accueilli le premier meeting majeur de la récente Southern Christian Leadership Conference (SCLC) et son premier président, Martin Luther King. De retour en 1962, le pasteur avait, lors d’un discours, appelé son public d’environ un millier de Noirs à « stand in, sit in, and walk by the thousands » [se lever, participer et marcher par milliers]. Plus tard dans les années 60, le district scolaire de Clarksdale fut aussi le premier à obtenir des droits équivalents pour les écoles noires et blanches. Un premier pas vers la déségrégation officielle.

Aujourd’hui, les marques de la ségrégation et ses traumatismes sont encore très présents, comme dans tous les Etats du sud. « Quand je suis revenu ici, en 1989, se souvient encore Howl-N-Madd, les gens me disaient ici : les Blancs ne vont pas te laisser faire ceci ou cela. Je disais : Mais comment pourraient-ils m’empêcher ? Certains des gens qui me disaient ça sont toujours ici. Quand je les croise, je les regarde et je leur souris. Ce sont eux les dindons de la farce ! Les Blancs ne peuvent pas m’empêcher de faire quoi que ce soit, et encore moins de jouer du blues ! » Aujourd’hui, Bill Perry joue avec sa fille. Ils se partagent tous deux le micro, elle au clavier et lui à la guitare.

Sharo Perry, dite Shy, 39 ans qui en paraissent 25, est tombée dans le blues à l’âge de 8 ans. Elle explique faire figure d’exception : « La plupart des musiciens sont des hommes assez âgés. Le blues a été un peu abandonné par ma génération et les plus jeunes. Beaucoup ont plutôt grandi avec Michael Jackson, Run DMC, le hip-hop, et c’est cette musique qui les a influencés. Or je ne suis pas sûre qu’ils sachent que cette musique-là vient aussi du blues, que des gens comme mon père et moi essayent de maintenir en vie. »

Cadillac et Morgan Freeman

Comme si le destin de Clarksdale était irrémédiablement lié au blues, c’est à l’époque de Michael Jackson et de Run DMC, les années 80, que la ville et la région ont elles aussi sombré dans l’abandon.
Pendant cette décennie et la suivante, plombées par la crise économique américaine, Clarksdale et beaucoup d’autres villes du Sud et du Midwest, comme Memphis ou Saint-Louis, voient leurs ‘downtowns’ (centre-villes) devenir des villes-fantômes. Les habitations se vident, les commerces baissent le rideau, les emplois s’évanouissent, les équipements publics se dégradent, environ un tiers des 30000 habitants s’envolent… et la musique s’éteint presque.
Abraham Fox, 51 ans, le raconte accoudé à sa précieuse Cadillac de 1973, casquette vissée sur la tête : « We could hear nuttin’ here but a bird singin’ ». Traduit de l’américain mélodieux du Deep South : à Clarksdale, on n’entendait plus de blues, « on n’entendait plus rien d’autre que le chant des oiseaux ». Mais aujourd’hui, Abraham Fox travaille là où, de l’avis général, a débuté le fébrile renouveau de Clarksdale : au Ground Zero.
Ce grand club de blues, ouvert début 2001 (et donc baptisé avant et non après le 11-Septembre) doit son existence à trois associés, dont un ami d’enfance un peu particulier d’Abraham Fox : l’acteur hollywoodien Morgan Freeman, né à Memphis et ayant grandi dans la région du Delta.
L’acteur culte de Seven gère ce lieu avec un autre ami, le maire Bill Luckett. « Avec Morgan, explique l’élu qui possède avec lui 90 % du club, nous voulions une belle scène, avec plusieurs concerts par semaine, où tout le monde se sente le bienvenu et qui rassemble touristes et locaux, Blancs et Noirs. »
Les deux acolytes sont devenus proches dans les années 90. « Quand Morgan a construit sa maison, située à 30 miles d’ici », raconte-t-il. Celui qui a incarné avec brio Nelson Mandela dans Invictus passe donc une partie de sa vie ici, près de ses racines.

Rassembler par le blues

L’enjeu social est effectivement de taille dans cette ville où les plaies de la ségrégation sont loin d’être encore cicatrisées. Juste à côté du Ground Zero passe la voie ferrée qui séparait alors officiellement les quartiers noirs, à l’est, des quartiers blancs, à l’ouest. « Même si de l’eau a coulé sous les ponts, reprend le maire, il existe encore des endroits dans la ville où Noirs et Blancs ne se mélangent pas. Les Noirs sont souvent dans les écoles publiques, les Blancs dans le privé », regrette-t-il. Ce qui perpétue les inégalités.

Keith Albrecht, le marchand de mémoire, se réjouit qu’il y ait « beaucoup moins de ségrégation », mais son discours trahit une situation plus compliquée qu’elle n’y parait. « Certains Noirs pensent que nous leur devons quelque chose. Mais je n’ai jamais eu d’esclave. Et ils n’ont jamais été esclaves. Si vous parlez aux jeunes Noirs, ils sont comme moi quand j’étais enfant. Ils se foutent d’être Noirs ou Blancs. »

Dans ce climat encore tendu, « la musique, comme le sport, est capable de rassembler tout le monde, poursuit le maire. Notre mission est donc de continuer à faire vivre le blues ».
Dans la foulée du Ground Zero, quelques restaurants et boutiques dédiées au blues sont alors venues s’ajouter aux rares qui avaient résisté à la crise.

« C’est magique »

« Le tourisme devient de plus en plus important et prend de l’ampleur chaque année, se réjouit Bill Luckett. Nous recevons beaucoup de Français d’ailleurs ! Et aussi des Italiens, des Allemands, pas mal d’Européens en fait. »
Louis Ruddick, 32 ans, look rock’n’roll et tatouages des symboles de The Clash et des Sex Pistols sur les bras, est accoudé à l’immense comptoir du Ground Zero. Il est venu de Newcastle, dans le nord de l’Angleterre, et savoure sa première bière.« Je savais qu’il n’y allait pas avoir de grosses soirées partout comme à La Nouvelle-Orléans. Et ça fait d’ailleurs partie du charme de Clarksdale ! C’est magique ici », s’exclame-t-il avec un mouvement pour désigner la ville, où les premières notes de blues commencent, comme chaque soir, à percer le silence de la nuit tombante. « J’ai beaucoup de respect pour cette ville, qui est à la base de toute la bonne musique qu’on écoute aujourd’hui, de tout ce que j’aime. Tout aurait facilement pu disparaitre ici. Sans musique, sans bars, sans salle de concert, sans musée, la ville était vouée à sa perte. Espérons que le blues rapporte enfin un peu à cette ville où la légende est née ! »
Les associés du Ground Zéro sont pour l’instant loin de faire du profit. « Notre objectif n’a jamais été financier. Le challenge, c’est de maintenir un lieu pour perpétuer le blues, et de payer convenablement les artistes. C’est la condition nécessaire à la survie de cette musique. »
Nick, jeune musicien aux longs cheveux blonds originaire du New Jersey, partage l’enthousiasme de Louis : « 90 % de la musique composée aujourd’hui est plus ou moins largement inspirée par le blues : l’enchainement couplet-refrain, le ‘twelve-bar blues’ [ou ‘blues à douze mesures’, la suite d’accords reprise dans le rock, le jazz, la soul, etc], ça vient d’ici ! Je suis tellement heureux d’être à Clarksdale. Et c’est aussi fort que je l’imaginais. »

D’autant plus fort que pour Nick, « la ville n’a pas changé, elle est authentique. Avec un côté ville-fantôme. Mais quand Robert Johnson et les autres étaient là, c’était sûrement pareil. Il y a seulement quelques attractions touristiques en plus pour valoriser ce patrimoine. »

« A little rough »

Si Clarksdale commence enfin à bénéficier de son statut de « berceau du blues », pas question en effet d’en faire un Disneyland de la musique, à l’image de Graceland, la demeure d’Elvis Presley à Memphis. Car le charme de cette beauté qui s’ignore réside justement dans son authenticité. « Nous voulons garder Clarksdale comme elle est, affirme son maire. Nous ne voulons pas trop de néons ni de publicité. Les gens la trouvent ‘a little gritty’, ‘rough’ [brute de décoffrage], et c’est comme ça que nous l’aimons. »

Pour certains, comme « Shy » Perry, la fille de Bill, Clarksdale pourrait cependant exploiter davantage son histoire unique pour sortir la région du marasme économique et des difficultés sociales : « Le blues pourrait impliquer tout le monde. Avec des magasins, des tours en bus ou je ne sais quoi. Ca pourrait permettre à chacun d’avoir une petite part du gâteau. »
Dans son magasin, Keith Albrecht allume son lecteur CD et passe un album de Muddy Waters. « La plupart de mes clients viennent pour le blues, sourit-il. Et puis sinon, écoutez… (silence). C’est mort ici ! »
Les mélodies et les voix caverneuses des bluesmen peuplent de nouveau les rues toujours presque désertes de Clarksdale, mais où les fantômes des légendes du blues ne sont plus les seuls à circuler. Clarksdale n’a plus le blues. Elle est le blues. On y entend toujours le sifflement des trains, ainsi que le chant des oiseaux. Pour que vive le mythe, pourvu que personne d’autre que Tommy  (ou Robert) Johnson ne vende son âme au diable aux Crossroads.