GHANA

Ghana : le camp de sorcières de Gambaga

Dans le nord du Ghana, où les croyances en la sorcellerie restent fortement ancrées, des camps de femmes abritent celles que leurs familles et leurs villages ont bannies. Reportage au camp de Gambaga, le plus grand de la région.

Le camp de Gambaga ressemble à un village africain comme les autres. Un puits entouré de bidons, des cases en terre cuite, des poulets en liberté, beaucoup d’enfants, et des femmes vêtues de tissus multicolores qui transportent sur leur tête des fagots de bois. Mais ici ne vivent que celles qui n’ont nulle part ailleurs où aller. « Un jour, la femme de mon fils a rêvé que je la poursuivais avec un couteau et m’a accusée de sorcellerie, raconte Awabu, le regard perdu. Mon fils a alors aidé sa femme à me battre et les villageois m’ont menacée de me tuer. J’ai dit que je partais chercher du bois et je ne suis jamais revenue. » Awabu, enceinte, a ensuite passé huit jours livrée à elle-même et a accouché dans la brousse. Elle a par chance fini par croiser un homme qui l’a aidée en lui parlant de Gambaga, ce village du nord-est du Ghana où un camp sert de refuge à celles qui deviennent du jour au lendemain des sorcières aux yeux des autres.

Les histoires des quatre-vingt-cinq femmes du camp, venues de tout le nord du Ghana, se ressemblent. Une accusation subite de sorcellerie, souvent par un proche, après un rêve qui les désigne comme responsable d’une maladie ou d’un décès, suffit. Pointées du doigt, insultées, voire battues et torturées, elles ont été chassées de leur village.

Autrefois, les accusées étaient brûlées ou lapidées. Mais au début du XXe siècle, le Gambarana, chef du village de Gambaga, s’est attribué la mission de créer un camp pour leur offrir un refuge. Selon les croyances régionales, le pouvoir du Gambarana, héréditaire, rend inoffensives les sorcières qu’il prend sous son aile et sait, grâce à des sacrifices de volailles, identifier les femmes accusées à tort et exorciser les autres. « Mon rôle est de leur offrir de la nourriture et un endroit où vivre », explique l’actuel chef, vieil homme barbu respecté de tous, qui reçoit assis sur une peau de chèvre dans une modeste case.

En réalité, c’est en travaillant sur ses terres que les femmes se nourrissent. Elles ne gardent qu’une partie de leurs récoltes, pour leur consommation personnelle. Et leur soumission à son pouvoir, que personne ne saurait remettre en question, est totale. Difficile d’ailleurs de savoir à quel point le chef tire avantage de son statut, outre le prestige qu’il lui confère. Mais une chose est sûre, le « camp » n’est pas une prison dont le Gambarana serait le gardien. Sans lui, les sorcières présumées mourraient irrémédiablement seules dans la brousse. Et toutes se disent satisfaites des conditions de vie dans le camp, pourtant rudimentaires. Leurs enfants, au nombre de quarante dans le camp, sont scolarisés dans les écoles du village. Il arrive même que de jeunes accusées se remarient avec des hommes de Gambaga. La plupart attendent cependant que leur famille vienne les chercher, comme Dinaba, qui dit avoir 46 ans mais en paraît le double. « Je ne vois désormais plus que d’un un œil et j’espère que je pourrai rentrer avant d’être aveugle », raconte-t-elle après quinze années passées dans le camp. Le Gambarana, des ONG et l’église presbytérienne de Gambaga tentent d’ailleurs d’encourager et de financer le retour des femmes chez elle. Néanmoins, beaucoup refusent de rentrer après ce qu’elle ont vécu. « Je ne veux pas rentrer, j’ai peur qu’on veuille me tuer », murmure tristement Ashana, âgée de 28 ans, son fils malade du paludisme sur ses genoux.

A ce sujet, le révérend de l’église presbytérienne, Elijah Wuni Naboo, à l’initiative du « Go Home Project », dénonce le manque d’action politique. « Les politiciens réclament parfois la fermeture des camps, mais ils seront le seul refuge tant que les croyances en la sorcellerie perdureront. » De nombreux Ghanéens sont gênés à l’évocation de ces camps, qui font tâche dans un pays fier de sa réputation en matière de droits de l’Homme. D’autant qu’une majorité d’entre eux ne croit plus en la sorcellerie. Pas plus, selon leurs témoignages quasiment unanimes, que les « sorcières » de Gambaga elles-mêmes.

Julia Küntzle et Paul Blondé